Quelques marque-pages trouvés au musée breton de ma ville
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Marché aux sabots Tavík František Šimon |
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femme de Chateaulin Alfred Darjou |
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broderies, objets de parure Albert Racinet |
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| Tableau Marché aux sabots Tavík František Šimon musée breton Quimper |
Notre-Dame de la Misère
Elle avait nom Jeanne Dix-Sept. Le premier morceau de ce nom lui avait été donné en toute propriété par son parrain le jour de son baptême et ce fut le don le plus important que la chère femme reçut jamais dans toute sa vie. Si le second était un chiffre, celui-ci ne signifiait nullement que Jeanne était montée sur le trône ou arrivée dix-septième enfant dans une famille abondante. C'était un sobriquet qui avait remplacé un nom propre oublié de tous. Jeanne l'avait gagné par sa propre langue parce qu'elle n'arrêtait pas de répéter qu'elle possédait dix-sept objets dans sa maison. Et quand on lui demandait quels étaient ces dix-sept objets merveilleux, elle n'hésitait pas à en faire l'énumération complète, depuis le lit, l'armoire et la table jusqu'au chapelet de buis et le soufflet pour le feu.
Dix-sept objets achetés par elle-même, avec l'argent qu'elle avait amassé elle-même depuis qu'elle était en âge de travailler. Achetés au dépens de ses dents, c'est-à-dire en épargnant sur sa nourriture. Dix-sept objets, pas un de moins, décoraient la chambrette qu'elle avait louée vide au milieu du bourg, le jour de ses vingt-cinq ans, et transformée en caverne d'Ali-Baba durant quinze autres années, avec l'obstination d'une fourmi butineuse.
-"Et qu'est-ce que vous allez acheter maintenant, Jeannette ?"
-"Rien, plus rien. Mon ménage est au complet. J'ai les dix-sept objets qu'il faut avoir. Je ne désire rien d'autre."
Et Jeanne entreprenait une fois de plus le recensement de ses trésors. Tout son corps n'était que sourire.
Elle avait été mise sur terre par une sorte de vagabonde un peu simple d'esprit, une misérable mercière ambulante tombée tout doucement à l'état de mendicité. Ses yeux s'étaient ouverts à la lumière dans un fournil où flottait l'odeur du dernier pain cuit. Cette circonstance heureuse rassura sans doute la mère sur le destin de sa fille. Sans plus attendre, elle prit le chemin de l'autre monde, laissant derrière elle une créature anonyme. Les braves gens des environs nourrirent celle-ci à tour de rôle comme ils l'avaient fait pour sa mère. Pendant dix ans, Jeanne du Four vécut d'aumône. Mais si son écuelle était sur la table dans l'une ou l'autre maison, elle sut bien vite qu'elle n'était fille d'aucune famille. Toute obéissante qu'elle pût être à l'égard de ses bienfaiteurs, jamais elle ne témoigna la moindre affection pour aucun d'entre eux.
Elle était donc destinée à garder les vaches. Les autres enfants aussi, mais ceux-ci accédaient à des travaux plus importants dès qu'ils prenaient du corps et de la force. La malheureuse Jeanne, bien qu'elle ne fût pas infirme, demeura toujours souffreteuse, maigre et frêle à voir. Elle était ainsi constituée que le regard des gens se détournaient d'elle.... Et voilà pourquoi, autour de ses quinze ans, Jeanne du Four perdit son premier nom pour devenir Notre-Dame de la Misère.
Mais, fille d'une mère vagabonde, Jeanne s'était mis en tête de s'établir dans ses meubles. Aussitôt qu'elle put épargner quelques sous, elle abandonna son galetas au-dessus des vaches et loua une chambre, la plus belle qu'elle trouva. Personne n'avait envie d'en rire. La femme travaillait nuit et jour, tricotait en gardant les vaches, ramassait des aiguilles de pins, cherchait des escargots, tendait des pièges pour prendre des taupes, faisait la chiffonnière avec sa brouette. Elle vivait de rien, plus sèche et plus jaune à mesure que les années passaient sur elle. Mais le menuisier du bourg transporta dans sa chambre, pièce à pièce, les plus beaux meubles de châtaignier à clous de cuivre que l'on voyait alors dans le pays.
Un jour, elle marcha douze lieues sur ses pieds nus pour aller en ville acheter un miroir, avec un cadre de bois doré. Elle ramena aussi un autre cadre, en plus petit, qui contenait un morceau de papier du genre toile de Jouy, représentant un seigneur et une dame qui gardaient des moutons. En effet Jeanne voyait des portraits de famille dans les autres maisons et se désolait en pensant qu'elle n'avait aucune lignée. Le seigneur et la dame, dans leurs habits anciens, furent installés par elle sur le vaisselier et passèrent pour ses aïeux. C'était cela le dix-septième objet.
-"Et qu'est-ce que vous allez acheter maintenant, Jeannette ?"
-"Rien, plus rien. Mon ménage est au complet"
Jeanne Dix-Sept mourut quelques années après, dans sa magnifique chambre où les épouses des gros bonnets de la paroisse daignaient venir quelquefois boire le café avec des gâteaux au beurre.
Alors, on découvrit le dix-huitième objet, attaché à son cou maigre par une chaîne d'argent. C'était un anneau de mariage.
"Contes bretons" de Pierre-Jakez Hélias




